—Avez-vous jamais mangé du caïman? reprit don Juan.
—Ma foi non, répondis-je, et je m'en soucie peu; cela doit être dur et coriace?
—Pas tant que vous le pensez, n'est-ce pas Hyacinto? fit-il au domestique qui nous servait. Celui-ci répondit par un signe d'assentiment. Il faut que vous sachiez, poursuivit don Juan, que les Indiens de ce village ne vivent guère que de la chair du caïman; cette nourriture est saine, vous le verrez, car tous mes compatriotes sont robustes et, sauf les accès de fièvre qui de temps à autre nous accompagnent jusqu'à la tombe, ils sont les mieux portants du monde. De plus, cela ne coûte rien, car, vous avez dû le remarquer, les caïmans grouillent dans nos rivières, et pêche qui veut. Mais venez, ajouta-t-il en se levant, je veux vous montrer quelques belles pièces de cet étrange gibier.
Je le suivis; dans le premier jacal où je pénétrai à la suite de mon hôte, deux crocodiles vivants, les pattes amarrées, le ventre en l'air et la queue coupée, attendaient dans une triste résignation que leur dernier jour fût arrivé.
—On leur coupe la queue par précaution, comme vous voyez, me dit don Juan, car ils feraient des sottises et pourraient casser une jambe du moindre coup.
Je m'approchai des deux monstres, dont l'un avec sa queue devait avoir mesuré quinze pieds au moins; l'autre était un novice. Ils ouvrirent tous deux leur gueule formidable, mais impuissante, frissonnant d'une rage stérile. Les deux ovipares exhalaient une forte odeur, tenant un peu du musc, mais infiniment désagréable.
Nous en trouvâmes encore dans d'autres cabanes, tous dans le même état et destinés au même usage.